*MATALIA, MATSALIA, MASSALIA :

Bénie de Dieu, Bonne Mère !

Il me parait intéressant de revenir sur l'étymologie du nom de Marseille. Anciennement l'on proposait une dérive de Mas Salyens, la maison des Salyens. La connotation latine et l'origine du peuple salyens : celte, m'a toujours fait paraître cette étymologie suspecte, comment les phocéens auraient-ils pu alors adopter ce terme local à une époque où les celtes ne fréquentaient pas encore les ligures ? Les celtes étant arrivés dans la région au plus tôt vers le IVème avant JC et la fédération des Salyens (celto-ligure) ne s'étant formée qu'à la fin du IIIème avant JC ?

Une piste originale sera dévoilée lors d'une causerie donnée à Cassis, le samedi 20 février 1999, par Jean Bernardi, professeur de Lettres Classiques à la Sorbonne. Je vous y renvoie dans l'excellente Rubrique Mare Nostrum sur Philagora http://www.philagora.net/mar-nos/mar-nos.htm

Voici néanmoins l'essentiel, je cite :

[..."Le nom latin de Marseille était Massilia, mais les Grecs l'appelaient auparavant d'une façon un peu différente Massalia. Un tel mot n'a aucune signification en grec, ce qui me donne à penser qu'il s'agit, là encore, d'un emprunt. Autrement dit, les marins grecs qui ont abordé les premiers sur ce rivage lui ont conservé le nom que les occupants du lieu lui avaient attribué. D'après la légende, il s'agissait d'une peuplade ligure. Le parler des Ligures n'a laissé aucune trace écrite. En principe, on ne peut écarter absolument cette hypothèse, mais elle est parfaitement invérifiable. Sauf qu'une autre hypothèse se présente à l'esprit. Je l'ai proposée en 1988 dans un colloque scientifique qui se tenait à l'université de Montpellier. J'évoquais toute une série de noms grecs de lieux ou de personnes qui constituent visiblement des emprunts du grec à une langue sémitique. Le nom de Massalia n'était qu'un des éléments d'une liste bien fournie. On reconnaît dans le mot "Massalia" la racine sémitique tsll, qui signifie "faire de l'ombre", d'où "protéger". La syllabe ma- qui est à l'initiale du mot, caractérise les participes actifs et elle forme des noms communs. Quant au double s, il transcrit constamment en grec le ts sémitique. Massalia signifie "qui protège, protecteur". C'est le lieu lui-même qui est protecteur. Quant à la finale -ia, on peut penser qu'elle a été ajoutée par les Grecs sur le modèle de quantité de mots similaires comme Syria ou Sikelia, dont nous avons fait Syrie ou Sicile.

Néanmoins, une autre perspective m'est venue à l'esprit. J'ai beaucoup hésité à la rendre publique parce que l'hypothèse est encore fragile et parce qu'elle entraîne des conséquences qui ne sont pas minces. Voici.

Aucun des noms de lieux ou de personnes sémitiques connus de nous ne se limite à un seul mot. Ils expriment une affirmation : Carthage est "La ville neuve". Presque toujours, il s'agit de noms "théophores", c'est à dire porteurs du nom d'une divinité dont on affirme telle ou telle qualité. A Carthage, on célèbre le plus souvent Baal. Le nom d'Hannibal signifie "Baal m'a fait grâce". En ce qui concerne les noms de lieux, il en va de même, comme nous venons de le voir à propos de Maguelonne ou Barcelonne. En ce qui concerne Marseille, si "Matsal" signifie "protecteur", on s'attend à entendre le nom du dieu qui accorde sa protection en ce lieu . Il se trouve que le dieu Iah est parfaitement connu de nous. Qui ne connaît la formule Alleluia? En hébreu, elle signifie "Louez Iah!". Le nom du Dieu d'Israël se présente sous plusieurs formes en hébreu: c'est le plus souvent Yahveh, mais ce peut être Yo, Yao, Yaou ou encore Ya. Ces variations correspondent à autant de dialectes locaux. Il me semble possible, mais non certain, que le nom du Dieu d'Israël se retrouve, non seulement dans le nom de Massalia, mais encore dans celui de la Sicile. Si cette hypothèse se confirmait, les premiers marins débarqués à Marseille ou en Sicile auraient été originaires de la tribu de Nephtali ou de celle de Zabulon, voisines de Tyr et de Sidon. J'ajoute que l'affirmation de ce patronage divin ne garantit nullement le monothéisme des intéressés.

Quoi qu'il en soit, les marins venus de Phocée au VIe siècle avant. J-C. ont évincé un groupe de Phéniciens venus de Carthage ou directement de Phénicie. Quelque chose du souvenir de ces Orientaux a subsisté dans le nom de Gyptis donné par la légende à la fille du chef ligure qui aurait épousé le premier des Grecs débarqués. Le nom de Gyptis n'est qu'une déformation populaire du mot grec qui signifie "égyptienne". Quant au grec Prôtis, son nom relève de deux interprétations. Ce nom pourrait recouvrir tout banalement le grec prôtos qui signifie "le premier", mais il évoque également le dieu Protée localisé par la légende sur la côte égyptienne. (voir l'Hélène d'Euripide). Il n'est pas exclu que, dans un premier temps, des sémites venus des parages de Tyr se soient implantés quelque part sur la côte égyptienne. Des navigateurs partis de ce lieu pourraient dans un second temps s'être lancés dans l'exploration de la Méditerranée occidentale. Mais tout cela reste parfaitement hypothétique."...]

Bien hypothétique, aucune trace d'installation phénicienne n'étant aujourd'hui attestée à Marseille, mais comme Charles Rostaing* le laisse supposer, une origine toponymique ligure pré-indo-européenne*** ramènerait à des racines phonétiques très similaires, il cite Trombetti qui proposait mas-t-alia. D'autant qu'...

...en 2001, l'archéologue Yves Solier, met en évidence, sur une feuille de plombs enroulée, découverte sur le site du Pech-Maho, à Sigean dans l'Aude, dans des couches datées du début Vème avant notre ère, un texte en grec archaïque sur une face, en étrusque sur l'autre. Il s'est avéré que les deux textes n'ont aucun rapport : un marchand grec a réutilisé un vieux rouleau étrusque pour rédiger un contrat en ionien concernant un bateau à Emporion, comptoir qui comme Marseille fut fondée par des grecs venus d'Ionie. Des spécialistes italiens de l'étrusque ont pu mettre en évidence un nom de lieu qui transcrit donne Matalia, Massalia en grec, Marseille !**

Luc Vanrell, janvier 2006.

** je vous renvoie également à la lecture de l'excellent ouvrage : "Nos ancètres du midi" de François Herbaux paru au éditions Jeanne Laffitte (Marseille) en 2005 http://www.massalire.fr/resume/nos_ancetres_du_midi_res.htm  et à :

* Charles Rostaing : "Essai sur la Toponymie de la Provence (depuis les origines jusqu'aux invasions barbares)" réédité également chez Jeanne Laffitte.

*** indo-européen, enne adjectif et nom
Se dit des langues issues de l'indo-européen et des peuples qui les ont parlées.
indo-européen, nom masculin, langue non directement attestée mais reconstituée par comparaison des diverses langues à l'origine desquelles elle se trouve. Les langues indo-européennes se répartissent en 12 groupes principaux : le tokharien, l'indo-aryen, l'iranien, l'arménien, l'anatolien, le grec, l'albanais, l'italique (latin et langues romanes), le celtique, le germanique, le balte et le slave. La moitié de l'humanité parle actuellement une langue indo-européenne. (c) Larousse

voir également :

Linguistique amusante

L'"indo-européen"

Les langues indo-européennes

La reconstruction de l'indo-européen primitif

EXCURSUS : L'indo-européen

Le proto-indo-européen

HISTOIRE DE LA LANGUE